Ça y est, on y est. Il y a du monde dessus, du monde dessous, du monde de tous les côtés. On entend tout, les chiens, les cris, tous les pas dans l’escalier. Il y a un an, c’était la grande maison, la cuisine aux carreaux blancs et la salle de bains avec deux lavabos. Maintenant, c’est ici. ici, c’est petit, sur le haut des murs, il y a des traces de moisi mais on est bien, c’est maman qui le dit. je sais qu’on va être bien ici. J’essaie d’y croire. Je me le répète et il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas vrai.  C’est maman qui a choisi mon papier peint, des grandes fleurs roses sur un fond blanc cassé,  un peu comme dans la grande maison. J’ai une chambre pour moi toute seule, mon frère et ma sœur se partagent celle d’à côté. Mon père nous a laissés ici, il n’habite pas loin, un autre quartier de la ville.  Il vient nous chercher tous les quinze jours et ne monte jamais. Ces samedis là, on l’attend des heures sur le canapé et quand j’entends la voiture arriver, je regarde par la fenêtre du salon, je le vois se garer en double fil et je sens le feu s’installer de ma gorge à mes poumons. Je ne veux pas y aller. Je veux rester ici. on est bien ici. Il klaxonne et je voudrais tomber. En retard pour en retard, j’aurais préféré qu’il nous oublie. On se dirait au revoir une dernière fois et puis ce serait terminé. Mon frère et ma sœur on l’air contents d’y aller. Je veux rester. Ma mère ne comprend pas, elle ne m’entend pas lui dire que je ne veux pas descendre l’escalier. La dernière fois, c’était samedi dernier. Je ne veux plus y aller. Il me reste dix jours avant le prochain week-end avec lui. Avec mon père, ça n’a pas toujours été comme ça. Je me souviens de nos étés d’avant. C’était avant la grande maison, avant notre arrivée dans cette ville qui ne veut pas de nous, les enfants du maire qui ne veut pas qu’on dise partout que ses enfants sont des privilégiés.  Alors ils leur a trouvé un appartement dans une des cités les plus pourries de la ville.  Je ne suis pas d’ici et je ne serai jamais d’ici. mais au deuxième étage, porte B, une fois que la porte est fermée, je me sens protégée. Rien ne peut nous arriver. Quand on me demande mon adresse j’écris « allée des érables », sur la pancarte, le mot « érables » est rayé à la bombe de peinture rouge et par dessus on a écrit « arabes » en beaucoup plus gros. Je ne sais pas qui a fait ça, je ne sais pas si ce sont des gens de la cité. Je ne suis pas d’ici, je n’ai pas envie d’être d’ici. Un jour, je partirai et j’oublierai. Le mardi, je suis la dernière a quitter l’appartement. J’ai cours de maths à dix heures. A cette heure là, ma mère est déjà partie depuis longtemps. Elle a emmené mon frère et ma sœur à l’école puis elle a rejoint le lycée où elle est prof d’anglais. Je crois qu’elle ne sait rien de la vie d’ici. je crois qu’elle s’en fout. Une fois la porte fermée, elle nous dit qu’on est bien ici. elle ne voit pas le rouge sur mes joues.   Mon collège est juste de l’autre côté de la cité. Si je me dépêche, j’y suis en moins de dix minutes, entre sept et huit minutes quand je dois courir parce que je n’arrivais plus à trouver mes clés. Je sais courir vite.  Je ne sais pas pourquoi je perds mes clés si souvent. Aujourd’hui, il fait beau, j’ai passé mes deux heures toute seule ici à regarder à travers la grande fenêtre du salon. Je sais qu’on ne me voit pas derrière le rideau et de cet endroit, je vois à la fois le parking, un bout de la rue des tilleuls et l’aire de jeux. Je regarde des gens qui ne me connaissent pas, je regarde leur vie et ils ne le savent pas, je les regarde longtemps et j’essaie de me mettre dans leur peau. Il y a le monsieur qui passe toutes ces journées la tête dans le moteur de sa voiture. Cette voiture, je ne l’ai jamais vu rouler. Il habite porte B et je suis sûr que c’est au deuxième étage puisque l’autre jour, j’ai remarqué que la lumière de la cuisine s’allumait juste après qu’ils soit rentré. Il avait juste eu le temps de monter les escaliers. ce, je crois qu’il n’a pas de femme, pas d’enfants. je n’ai jamais vu personne lui parler. Il écoute une petite radio qu’il descend tous les matins et qu’il pose sur le siège du passager avant d’ouvrir le capot de cette voiture qui n’est peut-être jamais partie d’ici. J’aimerais bien savoir ce qu’il écoute, je n’ai jamais réussi à m’approcher assez près. Je voudrais savoir ce qu’il fait le soir, quand il rentre chez lui. A la porte B, il y a aussi la dame qui marche toujours avec deux ou trois enfants accrochés à son manteau et qui conduit une poussette pour jumeaux. Ma petite sœur m’a dit qu’elle était nounou. Je la vois souvent à l’air de jeux. Les enfants ont l’air heureux avec elle, ils rient et elle transporte toujours un sac rempli de goûter. L’autre jour, en sortant du collège, je ne sais pas pourquoi mais je suis allée m’assoir à côté d’elle. Elle m’a souri et je lui ai souri aussi. Un jour, j’irai lui parler, je lui dirai que moi aussi depuis un an, je suis d’ici. Peut-être qu’elle acceptera de me parler, peut-être que j’emmènerai ma sœur ce jour là. Ma petite sœur se fait des amis partout. Nasser sort de chez lui une heure avant moi puisqu’il fait de l’anglais. Il ne sait pas que je le regarde partir tous les mardis, que je le vois allumer une cigarette dès qu’il est parti. Je suis dans la même classe que lui, je ne lui ai jamais parlé. Il a deux frères plus petit et une sœur plus grande que lui. L’autre jour, elle a crié « et toi là-bas, la bourgeoise, tu dis jamais bonjour quand tu nous croise ! ». J’ai continué d’avancer, j’ai senti les battements de mon cœur faire exploser mes tempes, j’aurais tout donné pour qu’on ne voit pas le feu sur mes joues. Non, je ne dis pas bonjour, parce que je ne sais pas, parce que je n’y arrive pas, parce que j’en crève tellement j’en ai envie, parce que j’ai peur, parce que je ne suis pas d’ici. Elles, elles sont nées ici, elles sont comme des reines, moi je ne suis qu’une humaine pas encore finie qu’on aurait posée là parce qu’ailleurs il n’y avait plus de place pour elle. A 9h45 je cherche mes clés et je mets toujours trop de temps pour les trouver je n’ai pas envie d’y aller, je ne veux pas traverser la cité.je cherche les clés alors qu’elles sont sur la porte d’entrée. Je prends mon sac, je ferme  clé et je descends l’escalier. Sur notre palier, il y a ce couple qui élève quatre chiens. Quatre bergers allemands qu’ils sortent tous les soirs pour les promener. Ils disent qu’ils sont gentils.  J’ai peur de les croiser. L’autre jour, ils ont sonné pour demander à ma mère si elle avait reçu le même courrier qu’eux, une lettre qui nous donnait les dates de dératisation. La dame a dit « c’est beau chez vous, nous on a les chiens vous savez » Ça pue dans l’escalier. Je voudrais pouvoir oublier  tout jamais ce mélange de produit d’entretien et de chien mouillé. J’ouvre la boîte aux lettres pour vérifier. Je voudrais être capable d’arrêter de rêver, ne plus croire que quelqu’un va m’écrire pour me dire qu’il comprend pourquoi je veux partir d’ici, pour me proposer d’aller loin,d’oublier tout. Je ne peux pas partir sans ma mère. Je ne pourrais laisser mon frère et ma sœur. Sans eux, je en serai plus rien, personne, on est tous les quatre et c’est tout. C’est ce qu’on s’est dit en arrivant ici. La porte de l’immeuble claque derrière moi et je traverse la rue sans regarder sur les côtés. Aucune voiture n’est jamais passée à ce moment précis. Je prends le risque. Ne surtout pas regarder et encore une fois sentir mon cœur exploser. Après il faut prendre le chemin qui longe l’aire de jeux et l’immeuble de la rue des acacias. Mes clés sont suspendues au bout d’une ficelle autour de mon cou, je les entends  chaque pas, j’entends le son de la télé qui sort des appartements. Qu’est ce qu’ils regardent à cette heure là ? Ils ne le savent pas, mais moi aussi j’adore les émissions débiles à la télé.Ils ne le savent pas mais je suis comme eux, je suis une des leurs. Je veux être l’une des leurs, je le crie mais le son ne sort pas et le feu continue de me brûler les joues. Je préfère quand il pleut, j’enfile une capuche et je cours en regardant mes pieds s’emballer. Ces fois-là, j’adore entendre mon cœur battre trop fort. Je ne suis pas habillée comme les filles d’ici. comme les garçons non plus. Ça, je ne veux pas, je ne peux pas, ce n’est pas moi. De toute façon, personne ne le voit mais depuis longtemps je suis sans peau. Il ne faut pas me toucher, j’e mourrais. Je rêve d’être l’une des leurs, je dois me protéger. Je ne suis pas de la cité. Un jour, j’en partirai. Un jour, j’oublierai même si au fond de moi, ce bout de vie restera tatoué.  Maintenant je le sais. Quand il fait beau, quand le soleil me réchauffe les pieds, quand le vent me souffle de ne pas m’inquiéter, j’arrive quelquefois à marcher comme si de rien n’était. Et je fredonne des chansons qui me font du bien, des chansons que ma mère me chantait quand nous vivions à la grande maison. Je ne pleure pas, je ne pleure jamais, ou plutôt je ne pleure plus, il y a juste ce feu qui n’arrête pas de brûler mes mains et mes joues, et ma gorge qui n’arrive pas à envoyer ses cris. Le collège est tout près, juste une rue à traverser. Dans la cour, de l’autre côté de la grille, il y a deux amies qui m’attendent et qui savent qui je suis. Je ne leur raconte jamais le chemin que je viens de prendre, les peurs qui m’ont traversée, les larmes que je n’ai pas versées. J’oublie et je ris. Ce soir, il faudra recommencer. Les mêmes peurs, la même course, le même feu qui me brûlera les joues, comme une écorchée du collège à chez nous.